La mort de Mladic, miroir d’une Serbie divisée

Les réactions à la mort de Ratko Mladić reflètent la profonde polarisation de la société serbe. Cette division ne se limite pas à ceux qui le considèrent innocent ou coupable, mais reflète l’affrontement entre partisans du gouvernement et des manifestations étudiantes de l’année passée, à la veille d’élections anticipées.

Funérailles de Ratko Mladic à Belgrade (Serbie). Photo : des milliers de Serbes défilent dans une rue de Belgrade en brandissant des drapeaux serbes et des portraits de Mladic.
Des milliers de Serbes ont rendu hommage à Ratko Mladic, ancien chef militaire serbe de Bosnie, dans le cortège funèbre se rendant au cimetière le jour de ses funérailles, lundi 7 septembre 2026 à Belgrade. Photo : © Oliver Bunic / AFP
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Lundi 7 septembre, une foule nombreuse s’est rassemblée à Belgrade pour rendre hommage à Ratko Mladić devant son cercueil. Mladić, ancien commandant de l’Armée serbe de Bosnie, condamné à la prison à perpétuité pour crimes contre l’humanité, crimes de guerre et génocide en Bosnie-Herzégovine, est décédé en détention le 27 août. Il avait été arrêté en 2011 en Serbie après 16 ans de cavale.

En Serbie, le président Aleksandar Vučić vient tout juste d’annoncer que des élections législatives se tiendront le 25 octobre. Ces élections interviennent près de deux ans après l’effondrement de la verrière de la gare de Novi Sad, qui avait déclenché les manifestations massives de 2025, menées par un mouvement d’étudiants. Les manifestations s’étaient cristallisées autour d’un appel à des élections anticipées. Les élections à venir divisent le pays et s’apparentent de plus en plus à un référendum pour ou contre le bilan du Parti progressiste serbe (SNS) et du président Vučić.

Tous les événements en Serbie ou presque sont interprétés à la lumière de la campagne électorale, y compris le décès de Mladić. Quelques jours plus tôt, la Serbie avait demandé au Mécanisme international résiduel pour les tribunaux pénaux d’autoriser Mladić à rentrer en Serbie afin qu’il puisse passer ses derniers jours auprès de sa famille, proposant un avion fournit par l’État, annonçant que Mladić serait soigné à l’Académie médicale militaire et s’engageant à respecter toutes les exigences du Mécanisme.

De telles demandes, lorsque les personnes condamnées ont fait preuve d’un repentir sincère – ce qui n’était pas le cas de Mladić –, ont parfois été acceptées, principalement pour des raisons humanitaires. Dans ce cas précis, cependant, la demande a été rejetée.

La question des honneurs officiels immédiatement soulevée

Le jour du décès de Mladić, peu de voix officielles se sont fait entendre. Le maire de Belgrade, Aleksandar Šapić, membre du SNS, lui a souhaité « la gloire éternelle » et a remercié Mladić dans un tweet. L’ancien Premier ministre Aleksandar Vulin, connu pour sa proximité avec le Kremlin, a souligné que, à l’instar de Gavrilo Princip, les meilleurs fils de la Serbie sont toujours tués en prison, ajoutant que la Serbie devrait accorder à Mladić les honneurs de funérailles d’État. Vojislav Šešelj – un criminel de guerre condamné pour crimes contre l’humanité et libéré après avoir purgé sa peine – a lui aussi relancé la théorie selon laquelle Mladić aurait été tué en prison parce qu’on lui aurait refusé des soins médicaux.

Si de telles déclarations étaient, d’une certaine manière, prévisibles, la nouvelle qui a véritablement fait sensation fut une interview accordée par le ministre serbe de la Justice, Nenad Vujić, à la chaîne de télévision locale serbo-bosniaque ATV au lendemain du décès. Vujić a déclaré que Mladić serait inhumé avec les plus grands honneurs d’État, même si la décision finale reviendrait en tout état de cause à sa famille. Cette déclaration a provoqué une onde de choc et a été reprise par la presse étrangère, car elle indiquait sans équivoque quelle était la position officielle de la Serbie concernant les crimes commis pendant la guerre de Bosnie, et en particulier le génocide de Srebrenica.

Mladić « tué par le Tribunal de La Haye »

Le soir même, le président Vučić est partiellement revenu sur ses propos : tout en critiquant le Mécanisme résiduel, affirmant qu’« il y avait une volonté que Mladić meure derrière les barreaux », il a redit que l’organisation des funérailles dépendrait des souhaits de la famille, et a appelé à mettre fin aux spéculations. Le même soir, la Commission européenne, dans une interview accordée à Radio Free Europe, a déclaré que s’il appartenait aux autorités serbes de décider du rôle qu’elles joueraient lors des funérailles de Mladić, la glorification des criminels de guerre allait à l’encontre des valeurs fondamentales de l’Union européenne, et qu’il n’y avait pas de place pour une telle glorification parmi les pays candidats.

Alors que le parti au pouvoir restait silencieux, comme souvent, ce sont les tabloïds pro-gouvernementaux qui ont utilisé la rhétorique la plus incendiaire, ravivant la théorie selon laquelle Mladić aurait été assassiné. Le tabloïd Informer, par la voix de son rédacteur en chef, a écrit que « la véritable nouvelle n’est pas que Ratko Mladić soit mort, mais qu’il a été tué par le tribunal de La Haye. Il s’agit d’une organisation terroriste, dont le but est de condamner les Serbes pour génocide, elle a désormais tué le général ». Si l’Informer s’est montré le plus explicite, d’autres médias pro-gouvernementaux ont adopté des positions similaires, sur un ton un peu plus modéré. Les tabloïds, tout comme la télévision d’État, ont systématiquement présenté Mladić comme ‘un général serbe’, sans aucune référence à sa condamnation.

Dans le paysage médiatique serbe, de telles positions constituent désormais une réalité bien ancrée. Les tabloïds ont également saisi l’occasion pour tenter de discréditer le mouvement étudiant, rapportant des allégations selon lesquelles les « blokaderi » – comme on appelle les sympathisants des manifestations de l’année dernière – auraient célébré la mort de Mladić.

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« Génocide », un mot qui reste tabou en Serbie

Certains partis d’opposition ont toutefois pris position. Le Front vert de gauche (Zeleno Levi Front) et le Mouvement des citoyens libres (Pokret Slobodnih Gradjana) ont été les plus explicites, mentionnant spécifiquement les crimes commis par Mladić, notamment le « génocide » de Srebrenica — un mot qui reste tabou pour beaucoup en Serbie. Les prises de position du Parti de la liberté et de la justice (Stranka za Slobode i Pravde) et du Parti démocratique (Demokratska Stranka) ont également rappelé sa condamnation, bien qu’en des termes plus mesurés, soulignant que Mladić ne devait pas servir de modèle aux générations futures et que, en tout état de cause, la mort d’un individu ne changeait rien aux faits établis par un tribunal international.

Les organisations non gouvernementales qui suivent de près les questions relatives aux crimes de guerre, telles que le Centre pour le droit humanitaire (Fond za Humanitarno Pravo), ont souligné que ces dernières années, la Serbie n’avait pas seulement omis de se distancier des crimes commis en Bosnie-Herzégovine, mais qu’elle avait mené une politique visant à glorifier et à défendre ces crimes. Une condamnation sans équivoque est également venue du Mouvement européen en Serbie (Evropski Pokret Srbija), qui a catégoriquement rejeté l’idée de funérailles nationales. Le mouvement Femmes en noir (Žene u crnom) a adopté une position similaire, affirmant que des funérailles nationales signifieraient une forme d’approbation des crimes commis.

Le mouvement étudiant n’a pas publié de communiqué officiel. Certains de ses représentants ont écrit sur les réseaux sociaux qu’« un criminel de guerre, coupable de génocide, est décédé », une remarque qui a suffi à déclencher les attaques de la presse tabloïde. De même, des critiques à l’égard de la conduite du gouvernement ont été formulées par l’assemblée citoyenne de Novi Pazar, une ville à majorité bosniaque, qui a déclaré qu’il était inacceptable de glorifier un criminel de guerre.

La population n’est pas descendue dans la rue

Avant les funérailles, les manifestations publiques ont toutefois brillé par leur absence. À l’exception des supporters de l’Étoile rouge, qui ont organisé un rassemblement aux flambeaux sur le pont Brankov Most le soir même, déployant une grande banderole au stade de Belgrade, et de quelques épisodes similaires à Novi Sad, la population n’est pas descendue dans la rue pour Mladić ; il n’y a pas eu de manifestations de soutien comparables à celles observées en Republika Srpska, l’entité à majorité serbe de Bosnie-Herzégovine. Aucune affiche en soutien au général n’est non plus apparue, comme c’est habituellement le cas chaque 11 juillet pour marquer l’anniversaire du génocide de Srebrenica.

En ce sens, la seule « apparition » publique des partisans de Mladić a eu lieu à Užice le samedi 29 août. Un rassemblement du SNS était prévu ce jour-là, en présence du président Vučić lui-même. Avant le rassemblement, le centre d’Užice avait été bouclé pour l’événement, et les troubles ont commencé lorsque les agents de sécurité du SNS ont commencé à faire évacuer les cafés pour laisser place au rassemblement. Sur l’une des vidéos, on peut voir un groupe de personnes poursuivre et frapper violemment un homme. La police est intervenue et a mis fin à l’incident. Parmi les agresseurs, on distingue deux personnes portant la même veste, manifestement fournie aux partisans du SNS : au dos de la veste, une photographie de Mladić est visible.

Honneurs militaires, mais pas d’honneurs d’État

Finalement, le format des funérailles s’est précisé : bien que le gouvernement se soit abstenu d’organiser des funérailles d’État, le président Vučić a déclaré que la Serbie était prête à fournir « un soutien logistique, en matière de transport et autre » et qu’il y aurait des honneurs militaires, mais pas d’honneurs d’État. La commissaire européenne chargée de l’élargissement, Marta Kos, a réagi sur X en soulignant que la glorification des criminels de guerre était « incompatible avec les valeurs sur lesquelles l’UE a été fondée » et a décidé d’annuler sa visite prévue à Belgrade. Vučić a répondu que son « explication était très brève, mais stupide, comme d’habitude ».

Lorsque la dépouille de Mladić a été rapatriée à bord d’un avion de l’État, six soldats ont porté le cercueil recouvert du drapeau national. Et pendant le trajet vers Belgrade, des policiers et des officiers de l’armée se sont arrêtés pour saluer le cortège, tandis que des gens se rassemblaient sur les ponts avec des banderoles. Le samedi 5 septembre, une cérémonie commémorative a eu lieu à la Maison de l’Armée, dans le centre de Belgrade.

Les funérailles proprement dites ont eu lieu le lundi et Mladić a été inhumé dans le caveau familial, aux côtés de sa fille Ana. Une salve d’honneur a été tirée par une garde d’honneur. Le président Vučić n’y a pas assisté, officiellement en raison d’une visite du président de l’Ouzbékistan, mais son fils Danilo, les ministres de la Justice et de la Défense, ainsi que le patriarche de l’Église orthodoxe étaient présents. Une importante délégation est venue de la Republika Srpska, comprenant notamment le président et le Premier ministre. Des bus entiers d’anciens combattants sont venus de Bosnie-Herzégovine pour assister à la cérémonie, ainsi que des milliers de particuliers.

On estime à 16 000 le nombre de personnes présentes.

« L’incapacité de la Serbie à faire face à un chapitre sombre de l’histoire de l’Europe »

Bien que ces funérailles ne répondaient pas stricto sensu à la définition de funérailles d’État, l’implication et la visibilité des autorités serbes suggéraient exactement le contraire et ont suscité une condamnation quasi unanime de l’Europe. Après quelques hésitations, de vives critiques ont été formulées par les plus hauts responsables de l’UE, António Costa et Ursula von der Leyen, qui ont publié des déclarations identiques, qualifiant la présence de représentants de l’État aux funérailles de « profondément regrettable » et déplorant « l’incapacité de la Serbie à faire face à un chapitre sombre de l’histoire récente de l’Europe ».

Ce faisant, les relations entre la Serbie et l’UE se sont tendues à l’approche de discussions prévues sur l’élargissement, qui devraient avoir lieu à l’automne, mais le parti au pouvoir en Serbie semble se concentrer davantage sur les prochaines élections, et reléguer au second plan l’adhésion à l’UE. Pour beaucoup, les funérailles de Mladić ont été l’occasion d’assister à une nouvelle tentative du parti au pouvoir de rallier des soutiens en sa faveur.

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