Érythrée : quel espoir de justice pour la « Corée du Nord de l’Afrique » ?

Le 18 septembre marque les 25 ans de l’arrestation arbitraire par le régime de fer érythréen de personnalités critiques, dont on est sans nouvelles depuis. Un rapport de l’Onu éclaire trois décennies de crimes contre l’humanité impunis.

L’Érythrée vit depuis des décennies sous l'autorité d'une dictature où le service militaire obligatoire est à durée indéterminée. Photo : des soldats érythréens sont alignés à la frontière avec l’Éthiopie
Des soldats érythréens à la frontière avec l’Ethiopie, en 2018 : « Le service national à durée indéterminée est au cœur du système, car il prive des générations d’Érythréens de tout contrôle sur leur éducation, leur emploi, leur vie familiale et leur avenir. » Photo : © Stringer / AFP
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Lorsque des journalistes internationaux se sont rendus à Asmara, la capitale de l’Érythrée, au début des années 1990, ils ont dépeint un tableau idyllique, un ciel bleu limpide, des températures agréables en altitude, une superbe architecture coloniale italienne, un excellent expresso et de l'espoir pour ce pays nouvellement indépendant. L’Érythrée venait de gagner son indépendance vis-à-vis de l’Éthiopie après une guerre civile de 30 ans (1961-1991) et avait été officiellement reconnue comme État en 1993.

Ces espoirs se sont rapidement évanouis. Isaias Afwerki, qui avait mené la lutte pour l’indépendance, est devenu président – et il est toujours au pouvoir, gouvernant par décret. Malgré la ratification d’une nouvelle Constitution en 1997, celle-ci n’a jamais été appliquée. Après l’emprisonnement de personnalités politiques et de journalistes en 2001, la presse internationale a elle aussi été bannie. La seule université du pays a été fermée en 2001. Ce petit État de la Corne de l’Afrique n’a toujours ni parlement, ni élections libres, ni système judiciaire indépendant, ni presse libre, ni espace pour la société civile, ni liberté de religion, ni liberté d’expression.

Une répression institutionnalisée

« La situation des droits de humains dans le pays reste grave, marquée par des violations généralisées et systémiques », déclare Mohamed Abdelsalam Babiker, rapporteur spécial soudanais des Nations unies sur l’Érythrée, dans son dernier rapport au Conseil des droits de l’homme de l’Onu. « Cela se manifeste par l’absence de gouvernance démocratique et d’État de droit, par de sévères restrictions aux libertés fondamentales, par un service national à durée indéterminée, par des détentions arbitraires et prolongées, ainsi que par des disparitions forcées. Ces pratiques entretiennent un système de répression institutionnalisée, alimenté par l’impunité et l’absence de redevabilité pénale. » Babiker affirme qu’il existe des motifs raisonnables de croire que « des crimes contre l’humanité sont en cours en Érythrée ».

« La population n’a aucun avenir durable », déclare l’Erythréen Tadese Teklebrhan, président et cofondateur de l’ONG Eritrean Human Rights Defenders, aux Pays-Bas. « Tout est contrôlé par le gouvernement. Il n’y a pas d'infrastructures en développement dans le pays. Il n’y a pas de transports, même au départ des grandes villes. Économiquement, le pays est en ruine. Tous les jeunes sont rassemblés et emmenés en prison. Chaque région du pays dispose d’une prison militaire. Le gouvernement exige que tout le monde effectue un service militaire, dont la durée est indéterminée. »

Il raconte avoir fui l’Érythrée à l’âge de 31 ans, après dix ans de service militaire, car il estimait n’avoir aucun avenir. Il s’est enfui en passant par l’Éthiopie, le Soudan, la Libye, puis en traversant la Méditerranée. De tels périples, entrepris par de nombreux Érythréens, sont difficiles, dangereux et parfois mortels. Ils peuvent également impliquer le versement de sommes d’argent considérables à des passeurs.

« Le service national à durée indéterminée est au cœur du système, car il prive des générations d’Érythréens de tout contrôle sur leur éducation, leur emploi, leur vie familiale et leur avenir », explique Elizabeth Chyrum, directrice de l’ONG britannique Human Rights Concern Eritrea.

Des décennies de disparitions forcées

Dans sa qualification des crimes contre l’humanité, Babiker fait notamment référence aux disparitions forcées. « Depuis trois décennies, et même avant l’indépendance en 1991, on observe un schéma constant de disparitions forcées dans toute la société, touchant notamment des religieux musulmans et chrétiens, des Témoins de Jéhovah, des personnalités politiques et des journalistes », déclare-t-il à Justice Info. « Il s’agit donc d’un phénomène systématique et généralisé. Le gouvernement érythréen continue d’arrêter des personnes, de les détenir au secret et même de nier ces faits, ce qui constitue une dissimulation. Il dissimule même le lieu où ces personnes se trouvent et refuse de reconnaître la privation de leur liberté. C’est là l’essence même de la définition de la disparition forcée. »

Babiker n’a jamais été autorisé à se rendre en Érythrée, bien qu’il en ait fait la demande à maintes reprises. Depuis le début de son mandat en 2020, il affirme avoir consacré beaucoup de temps à développer un réseau, principalement à distance, parmi les familles des personnes détenues, les réfugiés et ceux récemment arrivés ailleurs en provenance d’Érythrée. Leurs témoignages sont poignants, explique Babiker, et exigent une confidentialité absolue, car la crainte de représailles de la part du régime est toujours présente.

« On rencontre des gens comme, par exemple, une famille dont le père est en détention depuis 25 ou 30 ans », explique-t-il à Justice Info. « Et quand on interroge les enfants, ils répondent : “Nous n’avons jamais vu notre père.” Certaines personnes ne savent même pas si leur proche est vivant ou mort. Et je ne parle pas d’une seule famille, je parle d’un grand nombre de personnes. »

Personne ne sait combien de personnes ont été victimes de disparitions forcées, mais leur nombre s’élève probablement à plusieurs milliers, selon Human Rights Concern Eritrea.

Pas en sécurité, même en exil

Babiker met également en avant la répression transnationale, « qui illustre la manière dont l’Érythrée étend ses mesures coercitives au-delà des frontières pour contrôler et réduire au silence ses citoyens à l’étranger ». « Le recours persistant à des méthodes administratives et financières coercitives, notamment par l’intermédiaire des ambassades et consulats érythréens, reste préoccupant », indique le Rapporteur spécial de l’Onu dans son rapport. L’Érythrée est l'un des plus grands pourvoyeurs de réfugiés par rapport à sa population, qui s’élève à environ 3,7 millions d’habitants. Selon le HCR, plus de 679.000 réfugiés et demandeurs d’asile érythréens étaient recensés dans le monde en décembre 2025.

Dans son rapport, Babiker indique que « la majorité des Érythréens qui se sont entretenus avec le Rapporteur spécial ont signalé que les Érythréens à l’étranger continuaient d’être soumis à une “taxe de recouvrement et de réhabilitation” de 2%, souvent appelée “taxe de la diaspora”, et qu’ils étaient tenus de signer une lettre de regret [pour avoir abandonné le pays] afin d’accéder aux services consulaires essentiels pour obtenir, entre autres, un passeport et des documents d’état civil, notamment des actes de naissance et de mariage ainsi que des dossiers scolaires, et parfois pour organiser l’inhumation d’Érythréens décédés à l’étranger. »

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Chyrum explique que de nombreux Érythréens continuent de vivre dans la peur même après s’être mis en sécurité. « Ils peuvent s’autocensurer, éviter les manifestations, se retirer de la vie communautaire ou s’abstenir de s’adresser aux journalistes et aux organisations de défense des droits humains », poursuit-elle. « Certains craignent que des proches restés en Érythrée ne soient punis pour leurs activités à l’étranger. D’autres subissent des pressions financières, des atteintes à leur réputation, du harcèlement en ligne et l’exclusion des réseaux communautaires ou religieux. »

Teklebrhan affirme que le régime érythréen a formé des agents à l’étranger qui tentent de contrôler et de contraindre les communautés de la diaspora, notamment par le biais de festivals culturels. « Je dis que ces festivals ne sont pas des festivals culturels, ce sont en réalité des festivals de propagande », dit-il à Justice Info. « Si quelqu’un ne participe pas au festival ou à la collecte de fonds dont le régime a besoin, ils isolent cette personne de la communauté. Le régime étend son emprise dans toute la diaspora. »

Dynamiques régionales et internationales

L’évolution des dynamiques régionales joue sans aucun doute un rôle dans le maintien par l’Érythrée d’un service militaire obligatoire à durée indéterminée car, comme l’explique Babiker, elle perçoit ses voisins comme une « menace existentielle ». C’est particulièrement le cas de l’Éthiopie, qui brandit à nouveau la menace militaire au sujet de l’accès à la mer Rouge.

L’Érythrée a également connu des affrontements avec le Soudan et Djibouti. Elle a capturé 19 soldats djiboutiens lors d’un accrochage frontalier en 2008, dont 13 sont toujours portés disparus. Djibouti ne cesse de s’enquérir du sort de ces prisonniers de guerre, mais l’Érythrée ne fournit aucune information, explique Babiker. Les relations entre les deux pays sont tendues. Avec le Soudan, en revanche, les relations se sont améliorées, car le gouvernement soudanais – engagé dans une guerre civile – a besoin d’un allié à l’Est.

À quelques exceptions près, les autres États africains ont tendance à soutenir l’Érythrée au sein du Conseil des droits de l’homme de l’Onu ou à s’abstenir lors des votes condamnant son bilan désastreux en matière de droits humains, déclare Babiker.

Pourquoi aucune justice jusqu’à présent ?

Il est clair qu’il n’y aura pour l’instant aucune justice indépendante en Érythrée pour les nombreuses victimes du régime. En 2015, l’Australien Mike Smith, alors président d’une commission d’enquête de l’Onu sur les droits humains en Érythrée, avait déclaré à Justice Info que « la question peut être portée devant le Conseil de sécurité, car celui-ci pourrait alors renvoyer des affaires devant la Cour pénale internationale ; les procureurs de la CPI examineraient alors les preuves et décideraient s’ils allaient juger et inculper des individus ».

Cela n’est jamais arrivé. Pourquoi ? « Je pense qu’il existe certaines difficultés liées à la procédure de renvoi. Si l’affaire était renvoyée, elle pourrait notamment faire l’objet d’un veto de la part de certains membres du Conseil de sécurité », explique Babiker à Justice Info. Fait-il allusion à la Chine et à la Russie, et peut-être aux États-Unis ? « Absolument, les États-Unis aussi », répond-il, « en raison également des nouvelles dynamiques politiques dans la région, de l’accès à la mer Rouge, du conflit avec l’Éthiopie et désormais du conflit au Moyen-Orient. » « De plus, la CPI traite déjà d’autres affaires qui lui ont été renvoyées, comme celles du Soudan et de la Libye », poursuit-il, « et ils ont du mal avec ces dossiers. »

La compétence universelle ?

Dans son rapport, Babiker recommande aux États membres de l’Onu « d’exercer leur compétence universelle sur les crimes présumés contre l’humanité [en Érythrée] et d’engager des poursuites judiciaires contre les individus responsables de crimes internationaux et de violations du droit international des droits humains et du droit international humanitaire ».

« La compétence universelle pourrait être l’une des voies permettant des poursuites supranationales pour ces crimes », précise-t-il à Justice Info. « Mais cela nécessite également la collecte de preuves concrètes à l’encontre des personnes soupçonnées d’avoir commis des crimes, ainsi que la volonté des États de donner suite à ces affaires. »

Il n’a connaissance, à ce jour, que d’une seule tentative de mener une action en vertu de la compétence universelle. Elle a eu lieu en Suède, dans l’affaire Dawit Isaak, un Suédo-Érythréen copropriétaire du journal Setit, arrêté le 23 septembre 2001. Comme pour la plupart des personnes arrêtées en septembre et octobre 2001, on ignore toujours où se trouve Dawit, quel est son état de santé et quelle est sa situation juridique. « Mais pour des raisons stratégiques, je suppose, l’affaire n’a pas avancé », poursuit Babiker. « Je pense que cela nécessite l’accord du parquet suédois, et que ces affaires sont politiquement sensibles. »

Bien que la justice n’ait guère agi jusqu’à présent, des poursuites ont été engagées contre des trafiquants d’êtres humains érythréens aux Pays-Bas. Ce n’est pas suffisant, mais Teklebrhan estime que cela représente une forme de justice pour les victimes. Et, ajoute-t-il, certains des trafiquants sont liés au régime.

Une situation « désastreuse »

Babiker qualifie la situation des droits humains en Érythrée de « désastreuse » et en constante aggravation. Il affirme n’avoir constaté aucune amélioration au cours de son mandat de six ans en tant que rapporteur spécial, et la montée des tensions avec l’Éthiopie pourrait se traduire par une recrudescence des recrutements forcés de jeunes pour effectuer le service militaire à durée indéterminée.

Interrogé sur la comparaison entre cette situation et celle de son pays natal, le Soudan, en proie à une guerre civile brutale, il estime qu’il y a davantage d’espoir pour le Soudan. « Au Soudan, la situation s’aggrave depuis le début de la guerre, en avril 2023 », admet-il. « Avant cela, le Soudan avait connu une grande révolution en décembre 2018, portée par une société civile forte, quelques partis politiques, des groupes de jeunes et un milieu universitaire solides. Les gens disposent encore d’un espace civique pour résister. Le problème en Érythrée, c’est qu’il n’existe aucun espace civique. Personne n’a accès à Internet, et la vie est entièrement contrôlée. »

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