La question qui n’a jamais été posée

Début novembre, des responsables du monde entier se réuniront à Grand Cayman pour parler du bien-être des acteurs de la justice. A ce jour, on n’a parlé que des juges. Mais dans les procès d’atrocités, cela concerne tout le monde, dit Krystal Thompson.

Bien être du personnel dans les Tribunaux internationaux. Photo : audience en présence de l'accusé 'Douch' au Tribunal pour les Khmers rouges (Cambodge).
L’accusé Kaing Guek Eav, alias Douch (debout à droite), ancien tortionnaire sous Pol Pot, entre dans le tribunal pour les Khmers rouges, à Phnom Penh, et passe devant de jeunes juristes, la plupart cambodgiens, travaillant au bureau du procureur. Photo : © Susan Banks
Republier

Pendant des années, j’ai passé mes journées plongée dans les crimes de guerre. Des témoignages que personne ne devrait avoir à entendre. Des pièces à conviction que personne ne devrait avoir à regarder deux fois. Et à six heures, je montais dans ma voiture, rejoignais les embouteillages, m’arrêtais au supermarché avant de préparer le dîner.

Je pensais que c'était un truc de La Haye. Puis j’ai travaillé à Arusha. Puis à Freetown. Puis à Phnom Penh. Quatre tribunaux internationaux, trois continents, suivis de seize années de plus consacrées à la justice post-conflit, la lutte contre la traite des êtres humains et la réforme judiciaire dans vingt pays. La constante : personne ne nous a jamais demandé comment nous tenions le coup. Les institutions n’ont jamais mis en place les moyens de le savoir, si bien que même ceux qui auraient voulu poser la question n’ont pas pu le faire.

Puis quelque chose de vraiment nouveau s’est produit. En juillet 2024, des responsables judiciaires réunis à Nauru, île-nation du Pacifique Sud, ont adopté la Déclaration de Nauru sur le bien-être des magistrats. Le 4 mars 2025, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté la résolution A/RES/79/266 par 160 voix contre une, proclamant le 25 juillet Journée internationale du bien-être des magistrats. Le 14 novembre 2025, le Conseil consultatif des juges européens a adopté l’avis n° 28, affirmant que le bien-être des juges est une condition préalable essentielle à l’indépendance, l’impartialité, la qualité et l’efficacité de la justice, ainsi qu’à l’État de droit.

J'ai participé à ce mouvement. En 2022, j'ai organisé une session sur le bien-être pour des magistrats au Belize. Dans les couloirs et autour d'un café, j'ai interrogé le personnel sur son état de santé. Mais nous n'avons jamais conçu de programme où poser cette question est le job de quelqu’un.

Aujourd’hui, la question est enfin posée. Et en novembre 2026, le débat s’étendra aux Caraïbes.

Le personnel oublié

Derrière tout cela se cache un ensemble de données probantes : un rapport de 2022 du Réseau mondial pour l’intégrité judiciaire de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime, basé sur une enquête menée auprès de 758 juges et autres membres de l’appareil judiciaire dans 102 pays. Ses conclusions sont sans appel : plus de 92 % des personnes interrogées font état d’un stress lié au travail, plus de 83 % affirment que leur système judiciaire n’appuie pas leur bien-être, et plus de 69 % déclarent que la santé mentale reste un sujet tabou.

Les juges et les magistrats représentaient 80,9 % des personnes interrogées. Le personnel judiciaire, 14 %. Leurs réponses ne différaient pas de manière significative de celles des juges, indique le rapport, qui ne les mentionne plus par la suite. Chaque constat est présenté comme concernant les juges, ce que l’échantillon permettait.

Et c’est sur cette base que tout s’est construit. La Déclaration de Nauru ne mentionne pas du tout le personnel, sauf une fois comme administration chargée de créer des conditions de travail propices au bien-être judiciaire. L’avis du Conseil de l’Europe les mentionne une seule fois, dans une note de bas de page. En juillet, le juge Rangajeeva Wimalasena, à l’origine de la Journée internationale du bien-être judiciaire, a publié une note de l’Onu dressant un état des lieux du stress judiciaire dans plusieurs pays. Le personnel judiciaire y apparaît une seule fois, en tant que source de stress pour les juges.

C’est dans les Caraïbes que l’on est allé le plus loin dans la considération donnée au personnel. Le 22 novembre 2024, aux Bermudes, l’Association caribéenne des magistrats (CAJO) a adopté une déclaration sur le bien-être des magistrats et du personnel judiciaire. Cinq de ses neuf affirmations mentionnent les deux catégories. Elle appelle à la mise en place de politiques de bien-être, à avancer dans la recherche et à nommer des personnes pour le suivi et l’évaluation. Le rapport de la CAJO sur son enquête de 2025, publié en collaboration avec l’Association caribéenne des femmes juges en juillet 2026, recommande de donner la priorité au bien-être du personnel judiciaire et note que 73,4 % des personnes interrogées se sont déclarées tout à fait d’accord pour qu’il soit considéré comme une priorité absolue. Cette enquête s’adressait aux auxiliaires de justice, et 125 des 128 personnes interrogées en étaient.

Le traumatisme ignoré

Mais lisez bien le document. Ses facteurs de stress sont la charge de travail, les ressources, la technologie, les locaux et la culture d’entreprise. Si vous effectuez une recherche dans le texte intégral, les mots « indirect », « traumatisme secondaire », « pièce à conviction », « interprète » et « greffe » n’apparaissent pas. Pas plus que « l’obligation de diligence ». Le contenu du travail, ce qui figure dans le dossier et ce que racontent les témoins d’atrocités, ne figurent absolument pas dans ce questionnaire. Cela n’apparaît pas non plus dans celui de l’ONUDC. Sa liste des facteurs contribuant au stress compte 15 éléments, allant de la charge de travail à la rémunération en passant par la pression médiatique. L’exposition aux éléments de preuve n’en fait pas partie.

La CAJO connaît pourtant le terme. En août 2025, elle a publié une vidéo dans laquelle un psychologue clinicien explique à toutes les personnes travaillant au sein du système judiciaire – magistrats et personnel judiciaire confondus – qu’elles courent un risque élevé de traumatisme secondaire, et recommande un débriefing pour l’ensemble du tribunal après des dossiers traumatisants. Or, l’enquête que l’association avait clôturée quelques semaines plus tôt ne comportait aucune question à ce sujet. Le rapport publié un an plus tard n’utilise pas ce terme, et sa recommandation pour un programme d’aide aux employés s’applique aux magistrats et à leur famille proche, mais pas au personnel judiciaire.

En juillet, à l’occasion de la première célébration de la Journée mondiale, le président de la Cour suprême de Namibie a mentionné le personnel de soutien au même titre que les magistrats et a déclaré que la résilience individuelle ne pouvait pas compenser indéfiniment des charges de travail lourdes et un soutien insuffisant. Tel est l’argument, et il s’agissait d’un discours. Mais aucun système judiciaire n’a encore évalué le fardeau que porte son personnel. Ce sont les Philippines qui s’en approchent le plus : leur Cour suprême a ouvert des services de santé mentale accessibles à tous les employés des tribunaux et prépare actuellement un outil d’auto-évaluation pour le personnel, après en avoir d’abord mis un au point pour les juges. Cet auto-test permet à chaque personne de savoir comment elle se porte. Il ne permet pas à l’institution de savoir combien de membres de son personnel sont en difficulté, ce qui est pourtant le chiffre dont un tribunal a besoin avant de pouvoir agir.

Sur le banc en-dessous des juges, assistants juridiques, greffiers et huissiers écoutent un témoin devant le Tribunal spécial pour la Sierra Léone.
Sur le banc en-dessous des juges, assistants juridiques, greffiers et huissiers écoutent un témoin devant le Tribunal spécial pour la Sierra Léone, à Freetown, tandis que les interprètes travaillent derrière une vitre. Photo : © RSCSL

Devoir de diligence

« Ils sont bien payés », entend-on parfois. Cet argument ne tient pas la route.

Au sein des tribunaux internationaux, le personnel recruté localement dispose de contrats plus courts et d’avantages différents de ceux de leurs collègues internationaux ; ils vivent dans le pays où les crimes ont été commis plutôt que de rentrer chez eux par avion, et sont les premiers à être licenciés lorsque les budgets sont réduits.

Un salaire n’achète pas le devoir de diligence. Un fonctionnaire judiciaire soumis au règlement du personnel de l’Onu n’est pas autorisé à divulguer des informations non publiques à quiconque, et le secret professionnel lie le thérapeute, pas le patient. Une grande partie de ce qui cause le préjudice est classée confidentiel, traité à huis clos ou protégé. La personne peut décrire sa détresse. Elle ne peut souvent pas en décrire la cause. Un psychologue clinicien qui a travaillé pendant des années auprès des tribunaux des Caraïbes le dit lui-même dans la vidéo de la CAJO : on ne donne pas les détails de l’affaire ; on parle de l’impact que cela a eu sur soi.

Payer soi-même ses soins revient à les gérer seul, et c’est précisément ce que le devoir de diligence est censé remplacer. Le rapport caribéen lui-même qualifie la réponse de l’institution de devoir envers les magistrats, le personnel judiciaire et le grand public. Cette obligation n’est pas non plus théorique. En 2022, la Haute Cour d’Australie a jugé l’État de Victoria responsable du préjudice psychiatrique subi par une substitut du procureur chargée de dossiers d’agressions sexuelles sur mineurs, car son employeur avait perçu chez elle les signes du trauma et n’avait pas agi, notamment en la réaffectant à d’autres tâches.

Mais personne ne peut intenter une telle action contre un tribunal international ; l’immunité y fait obstacle, et c’est précisément pour cette raison que cette obligation doit être intégrée au sein même de l’institution. C’est le seul lieu de travail où elle ne peut être imposée de l’extérieur. Rien de tout cela n’est le fruit d’une faiblesse individuelle. C’est ce qu’engendre une institution lorsqu’elle n’évalue personne, ne dispose d’aucune politique écrite ni d’aucun registre sur ce à quoi son personnel est exposé, et embauche les personnes les plus exposées avec les contrats les plus courts.

L’expression « devoir de diligence » n’est pas de moi. Elle vient d’une ancienne collègue, Petty Mloka, qui travaillait aux ressources humaines du Tribunal spécial pour la Sierra Leone à l’époque où j’y dirigeais la gestion des chambres, en conseillant sur les règles et règlements de l’Onu applicables à la Cour. Le travail humanitaire est peut-être noble, disait-elle, mais la noblesse ne protège pas contre les préjudices psychologiques, et la gestion de ce que les personnes vivent ne peut rester leur responsabilité privée. Elle doit être intégrée au devoir de diligence.

On ne peut pas non plus y remédier en modifiant les modalités de recrutement. Les recherches de George Bonanno sur la résilience ont montré que les facteurs prédictifs étaient si faibles qu’aucun questionnaire ne permet d’identifier de manière fiable, à l’avance, qui résistera à l’exposition et qui n’y résistera pas. On ne peut pas sélectionner les personnes en fonction de cela. La seule chose qui fonctionne, c’est de surveiller toutes les personnes exposées.

Le coût pour la justice

On ne parle pas d’aide sociale. Le mouvement lui-même repose sur l’affirmation selon laquelle le bien-être est une question de justice, et cela a déjà été démontré auprès des juges.

Les juges ont déclaré à l’ONUDC qu’un bien-être insuffisant nuit à l’efficacité de la justice et à l’administration des tribunaux (80 %) ainsi qu’à la qualité des décisions et des jugements (68 %). Les données de l’étude caribéenne montrent que la tendance évolue rapidement dans la mauvaise direction. Entre 2021 et 2025, la proportion de magistrats évaluant l’impact du stress sur le prononcé des jugements à 3 ou plus sur une échelle de cinq points est passée de 32 à environ 54 % ; sur la gestion des dossiers, d’environ 40 à 64 % ; et sur l’audition des affaires, d’environ 25 à 50 %. Le rapport en énonce les conséquences : mauvaise gestion des dossiers, décisions inappropriées, jugements retardés ou mal motivés, ainsi que des mauvais traitements infligés au personnel judiciaire et aux justiciables. Le mouvement établit un lien entre tous ces éléments et l’intégrité au sens de l’article 11 de la Convention contre la corruption, car un juge sous pression est un juge en danger.

Si l’on applique la même logique un étage plus bas, le risque n’est pas moindre. Le greffe conserve les pièces à conviction, les documents sous scellés, la liste des témoins protégés et le procès-verbal sur lequel reposera le jugement. Nous savons que l’exposition au risque est la même. Le greffe gère ce que le juge lit, et bien plus encore. Nous savons, d’après les données fournies par les juges eux-mêmes, que ce type de pression nuit à la qualité du travail, et la seule étude ayant porté sur le personnel judiciaire – 122 agents des tribunaux fédéraux américains en 2024 – a mis en évidence la même tendance. Ce que nous ignorons, c’est dans quelle mesure, ou à quel moment cela a déjà compromis un verdict, car personne ne l’a chiffré. Ce n’est pas une lacune dans le débat. C’est le débat lui-même.

Voici comment cela se présente sur le terrain. Une interprète écoute le témoignage une fois, le retient, puis le restitue à la première personne, de sorte que chaque atrocité consignée au dossier passe deux fois par elle. Personne ne s’est demandé à quelle fréquence cette pression se manifeste discrètement, sous la forme d’une divulgation omise ou d’une pièce à conviction mal classée. Les procès ne s’effondrent généralement pas parce qu’un juge était fatigué. Ils s’effondrent à cause du dossier.

En avril, j’ai commencé à écrire publiquement à ce sujet. Des procureurs, des enquêteurs et des survivants m’ont répondu, certains ouvertement, d’autres en privé. Les témoignages présentés ici sont tirés de ces archives, avec leur autorisation.

Une de mes collègues a passé des mois à examiner des témoignages sur le meurtre d’enfants. Puis elle est tombée enceinte et a continué à travailler sur ces mêmes éléments de preuve, car personne ne lui a suggéré autre chose. Personne ne lui a dit : « Pas ça, pas maintenant. » Personne ne l’a affectée à une autre partie de l’affaire, ou confié une toute autre mission. Sa fille est née prématurément. Lorsqu’on lui a mis le bébé dans les bras, tout ce qu’elle voyait, c’étaient les enfants morts dont elle avait entendu parler, raconte-t-elle.

Pendant des années, elle a considéré cela comme son propre échec, un point sur lequel elle n’avait pas été assez forte. Voir les choses autrement, lorsqu’elle a enfin pu le faire, est venu d’une conversation avec quelqu’un d’autre qui avait vécu la même situation. Ce n’est pas venu d’un dispositif mis en place par l’institution, car celle-ci n’avait rien mis en place. Personne n’avait à lui fournir un thérapeute.

Quelqu’un aurait dû s’intéresser à ce qu’elle traversait et lui proposer autre chose. Cela ne coûte rien. C’est une décision de répartition des tâches pour la semaine. Elle n’a jamais été prise car personne n’en était responsable, et aucun outil n’existait pour signaler ce besoin.

Alors, que faudrait-il ? Moins que ce que l’on pense.

Comment y remédier

En novembre, des responsables judiciaires du monde entier se réuniront à Grand Cayman sur le thème de la responsabilité institutionnelle. Le programme de trois jours comprend 19 sessions. Aucune ne porte sur les effets que le matériau a sur les personnes qui le manipulent, et aucune ne concerne le personnel. Voilà à quoi ressemble la réalité sur le terrain, au niveau du greffe.

Deux mesures suffiraient à changer la donne, et aucune n’est coûteuse.

La première consiste à recenser le personnel. L’enquête sur le bien-être judiciaire qui existe déjà comporte 107 questions réparties en douze thèmes ; le deuxième d’entre eux porte sur l’exposition à des contenus douloureux, via une plateforme en ligne gratuite qui n’enregistre aucune donnée permettant d’identifier les personnes interrogées. Il n’est pas nécessaire de rédiger ou de financer quoi que ce soit : il suffit d’envoyer cela aux personnes qui travaillent derrière les juges. La réponse honnête à la question de savoir combien coûte cette exposition est que personne ne l’a demandé, et l’outil qui permettrait de le faire existe déjà. N’importe quelle magistrature pourrait le faire en interne dès demain, sur simple lettre de son président.

La deuxième mesure coûte encore moins cher. Le commentaire de la Déclaration de Nauru, le texte qui expliquera aux magistratures ce que les sept principes signifient dans la pratique, est en cours de rédaction. Une seule phrase qui préciserait que le bien-être judiciaire inclut le personnel judiciaire traitant les mêmes documents aurait plus d’impact que n’importe quelle enquête. Les personnes chargées de sa rédaction se rendront à Grand Cayman en novembre. Cette phrase peut être insérée n’importe où.

Deux nouvelles institutions ont la possibilité de bien faire les choses dès le début. Le Tribunal spécial pour le crime d’agression contre l’Ukraine entre dans sa phase de mise en place à La Haye ; son équipe préparatoire conçoit cette année le greffe du tribunal. Le Tribunal spécial pour la Gambie, approuvé par la Cédéao en décembre 2024, cherche toujours à réunir les quelque 60 millions de dollars dont il dit avoir besoin, mais il dispose déjà d’un procureur sur le terrain. Aucun des deux n’a encore enregistré de pièce à conviction. Le devoir de diligence peut être inscrit dès maintenant dans leur règlement du personnel, ou ajouté a posteriori à un coût que personne ne paiera.

Le pouvoir judiciaire a passé deux ans à établir que ceux qui rendent la justice font partie intégrante de la manière dont la justice est rendue. Ce principe ne s’arrête pas au banc des juges. On ne lui a tout simplement jamais demandé d’aller plus loin.

Krystal K ThompsonKRYSTAL K. THOMPSON

Krystal K. Thompson a exercé au sein de quatre tribunaux pénaux internationaux, notamment en tant que responsable de l’administration des chambres au Tribunal spécial pour la Sierra Leone et en tant que point focal des Nations unies pour les femmes au Tribunal pour les Khmers rouges. Elle est fondatrice et consultante principale de Global Empowerment Direct, à Maastricht, et autrice de « The Gambia's Rule of Law Roadmap ».

Republier
Inscrivez-vous à notre newsletter
Chaque fin de semaine (sauf exceptions), notre newsletter vous est délivrée par e-mail. Elle contient l'ensemble de nos contenus publiés depuis la précédente édition. Parfois nous en profitons pour annoncer un événement ou une publication majeure à paraître. Et c'est gratuit.