Juba, décembre 2024. L'air est lourd dans la chambre d'hôtel, les rideaux sont tirés pour se protéger du soleil aveuglant du Soudan du Sud. Un ventilateur ronronne doucement au plafond, coupant à peine la chaleur. George Tai est assis sur le bord du lit, son téléphone dans une main, parcourant d'anciens appels.
« Là. Cinq minutes. Puis encore – trois minutes. Et celui-ci, seulement deux. »
Il tape sur l'écran, affichant une liste de numéros. Les appels se sont succédé rapidement, juste après qu'il eut découvert que quelqu'un était entré chez lui.
Un an plus tôt, l'avocat des droits de l'homme était rentré de Suède, où il avait donné des interviews sur le procès historique pour crimes de guerre contre d'anciens dirigeants de Lundin Oil, une compagnie pétrolière suédoise. Au tribunal, il avait entendu les avocats de la défense soutenir que la violence dans l'État d'Unité, au nord du Soudan du Sud, où Lundin Oil a commencé ses activités il y a 25 ans, était due à un conflit tribal et non au pétrole. Mais Tai n'est pas d'accord : « Ils ont essayé de rendre responsables nos traditions, mais j'étais là. Il s'agissait de défricher des terres pour le forage. »
De retour à Juba, il n'avait aucune idée de ce qui l'attendait dans son propre appartement. « J'ai su que quelque chose n'allait pas dès que j'ai mis la clé dans la serrure », raconte Tai.
À l'intérieur, le chaos. Des vêtements et des papiers jonchant le sol. Un ordinateur portable balayé du bureau. Des billets déchirés s’envolant dans l'air immobile. Rien n'avait été volé, mais pour lui, le message était sans équivoque. Quelqu'un était venu. Quelqu'un voulait qu'il le sache. Plus tard dans la soirée, son téléphone sonna. Une voix d'homme était à l'autre bout du fil, parlant arabe avec un calme glacial : « George, nous savons ce que tu as dit en Suède. Des mensonges sur Lundin. Arrête, ou nous t'arrêterons. »
Les appels n’ont pas cessé. Les voisins ont signalé deux hommes qui rôdaient dans le quartier, demandant à le voir. Tai n'a pas dormi cette nuit-là. Le lendemain, il s'est enfui.
« Nous vous assassinerons un par un »
Tout a commencé en 2018. Tai faisait défiler Facebook lorsqu'il a vu un message d'une organisation sud-soudanaise à Stockholm, annonçant les préparatifs d'un procès contre une compagnie pétrolière - Lundin - qui avait opéré dans le bloc 5A. Il était stupéfait. « Je pensais que personne n'en parlait encore », se souvient-il. Il a cliqué sur « J'aime ». Il a laissé un commentaire. Le lendemain, un enquêteur suédois a appelé. Ils ont convenu de se rencontrer. C'est à ce moment-là que les messages ont commencé.
« Nous avons entendu dire que tu parlais aux Européens des crimes commis dans l'État d'Unité », avertit une voix. « Arrête de répandre des mensonges. Si tu ne le fais pas, tu le paieras de ta vie. »
Tai n'est pas un cas isolé. Tout au long de l'enquête suédoise sur Lundin, des allégations persistantes ont fait état de témoins ayant été soudoyés ou menacés pour qu'ils se taisent. L'unité des crimes de guerre de la police suédoise a ouvert une enquête pour entrave à la justice dès 2019, sous la direction du procureur Thomas Ahlstrand. Celle-ci a été clôturée en 2023 en raison de l'absence de liens concluants entre les menaces et la direction de Lundin. Mais aujourd’hui, alors que le procès au fond est entré dans sa deuxième année, Kalla Fakta, une émission d'investigation télévisée suédoise, présente de nouvelles preuves. Un témoin à charge, le plaignant Liah Diu Gatkuoth, y déclare avoir reçu un message vocal sur WhatsApp, en septembre 2024 : « Ceci informe ceux qui sont allés en Suède pour l'affaire Lundin. Nous avons vos noms et nous vous assassinerons un par un. »
L'enregistrement, envoyé depuis un numéro sud-soudanais, se poursuit en décrivant comment les agents de sécurité de l'aéroport recevraient l'ordre de traquer et de tuer les personnes impliquées dans le procès. Kalla Fakta a également interviewé un ancien employé de Lundin qui avait été contacté par son ancien directeur avant le début du procès. Il avait reçu des photos de deux témoins à charge qui avaient été interrogés par la police suédoise. Sa mission : les localiser. Au lieu de cela, il a choisi de les avertir.
Nouvelles allégations
Les cas les plus graves de menaces et de violences ont été signalés en 2017 et 2018. Pendant cette période, deux consultants britanniques ont travaillé pour Lundin au Soudan du Sud, tentant de trouver des témoins susceptibles de parler en faveur de l'entreprise et de surveiller ceux qui devaient témoigner contre elle, selon des documents obtenus par Kalla Fakta. Un homme interrogé par l'émission de télévision a confirmé qu'il avait travaillé en étroite collaboration avec les consultants et l'ancien chef de la sécurité de l'entreprise, soupçonné d'être à l'origine de nombreuses menaces et attaques. Cet homme admet qu'on lui a montré des photos de témoins et qu'on lui a demandé de les localiser, y compris hors du Soudan du Sud. Un autre homme affirme à Kalla Fakta avoir été chargé de trouver des témoins afin qu'ils puissent être tués : « Si nous les tuons, il n'y a pas de dossier. »
Si les personnes refusaient de coopérer, des méthodes violentes auraient été utilisées. Dans un cas, un homme qui avait refusé de témoigner a été renversé par une voiture devant son frère. Une deuxième voiture lui avait ensuite roulé dessus.
L'un des hommes désignés par les plaignants a confirmé avoir travaillé pour Lundin en 2017-2018, pour essayer d'influencer les témoins et d'aider à la collecte de renseignements. Il a nié toute implication dans des meurtres, affirmant que six témoins étaient morts de causes naturelles.
Lundin et ses anciens dirigeants ont toujours nié toutes ces accusations. « Nous prenons ces allégations au sérieux, mais nous les considérons comme totalement infondées », déclare Robert Eriksson, attaché de presse de la société, rebaptisée Orron Energy en mars. La société a également déclaré qu'elle n'avait pas été officiellement informée de nouveaux soupçons dans le cadre de la réouverture de l'enquête pour obstruction par la police suédoise, en juin 2024. « Il est incompréhensible que ces accusations infondées continuent d’être utilisées pour discréditer la société et ses représentants », écrit le porte-parole dans un e-mail, le 19 mars.
Fin mars, ces menaces présumées ont été débattues directement dans la salle d'audience de Stockholm. Egbert Wesselink, de l'organisation pacifiste néerlandaise PAX, a témoigné qu'il avait déjà averti les procureurs en 2016 des risques encourus par les plaignants, à l’instar d’Andrew Jagei, un opérateur radio qui avait reçu des menaces l'exhortant à « changer de camp ». Jagei avait d'abord choisi de rester à Juba, où vivait sa famille. Mais après que son voisin avait été tué, il avait craint d'être la véritable cible et s'était enfui. Wesselink explique que d'autres personnes ont également signalé des menaces de la part d'individus soupçonnés de travailler pour le compte de Lundin.
« De plus en plus de personnes se sont manifestées », dit-il au tribunal. « Même si nous ne pouvions pas évaluer le risque, nous les avons crus. Ils étaient prêts à laisser leur ancienne vie derrière eux. »
Du bluff et un asile facile ?
Petter Bolme, qui a aidé les procureurs à localiser les témoins au cours de la longue enquête, a également témoigné. Il raconte que les menaces étaient souvent reçues par SMS, par messages vocaux ou accompagnées de photos de blessures. Interrogé sur la crédibilité des témoins, Bolme reconnaît qu'il faut faire preuve de scepticisme, mais que les éléments ont souvent pu être vérifiés.
L'avocat de la défense de Lundin, Per E. Samuelson, a émis des doutes en montrant une note manuscrite de Jagei, qui aurait proposé de témoigner pour Lundin en échange de 50 000 dollars.
- « Il nous a dit plus tard que c'était du bluff », dit Bolme. « Il a dit qu'on lui avait dit d'écrire ce qu'il voulait. Après coup, il voulait récupérer sa note.
- Pourquoi mentirait-il ? demande Samuelson.
- Je pense qu'il jouait un jeu, répond Bolme. Mais cela n'a pas affecté la façon dont j'ai recueilli les informations. Je doute toujours, je vérifie toujours. »
Les avocats de la défense ont également souligné que de nombreux témoins ont ensuite été réinstallés en Europe ou aux États-Unis, avec l'aide du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. La police suédoise aurait envoyé des lettres officielles pour soutenir ces réinstallations d'urgence. « Ces lettres ont facilité l'acceptation de certains comme réfugiés », confirme Bolme.
Personne n'a encore été formellement inculpé dans le cadre de la réouverture de l'enquête pour obstruction, mais la procureure Linda Wiking confirme que le dossier est désormais traité comme une affaire sérieuse. « Des personnes ont tenté d'influencer ou d'empêcher des témoins de témoigner. Cela constitue une obstruction grave à la justice », déclare-t-elle à l'émission Kalla Fakta. Les autorités s'inquiètent également pour la sécurité des témoins qui se trouvent encore au Soudan du Sud. « Nous avons déjà documenté des actes de violence et nous ne voulons pas que d'autres personnes soient blessées », explique Wiking.
Pour Tai, ces nouvelles informations ne font que confirmer ce qu'il savait déjà. Il pense que certains anciens collaborateurs de Lundin parlent aujourd’hui à cause d'une conscience coupable. À Juba, en méditant sur sa visite en Suède, il déclare : « J'ai perdu mon travail, ma maison, mon pays à cause de ce procès. Mais j'ai survécu à la guerre quand j'étais enfant, et maintenant je dois parler. »
Martin Schibbye est un journaliste indépendant suédois et le fondateur du site d'information Blankspot.se.